Alexandre Seurat | Dialogue avec Guillaume Poix

Alexandre Seurat est l’une des révélations de la rentrée littéraire 2015. Son roman La maladroite, lauréat du premier Prix Envoyé par la Poste, organisé par la Fondation La Poste, a rencontré un beau succès critique et public. Avec Guillaume Poix, artiste associé du Marathon des mots 2016, il a travaillé à l’adaptation de son roman pour une lecture à quatre voix dont celles des comédiennes Ariane Ascaride et Marie Bunel.

Alexandre Seurat © Renaud Montfourny                                       Guillaume Poix © Sophie Bassouls

Guillaume Poix : Comment la littérature peut-elle selon vous dialoguer avec le fait divers ? Que doit-elle proposer au lecteur que le traitement médiatique n’apporte pas au citoyen ?
Alexandre Seurat : Plus qu’avec le fait divers je pense avoir dialogué avec la chronique judiciaire – c’est-à-dire avec un fait divers déjà digéré, pensé, mis à distance, construit par une collectivité et même par une écriture (celle des journalistes que j’ai lus, très respectueux et pudiques, le plus souvent). Par rapport à une chronique judiciaire, peut-être que le roman apporte une structure narrative, qui, en simplifiant la réalité – le moins possible, j’espère –, facilite l’accès du lecteur à la compréhension des faits et lui procure une unité d’émotion.

Comment votre roman s’écarte-t-il de la forme théâtrale dont il emprunte pourtant certains des codes typographiques (distribution de personnages, effets de dialogues, structure tragique…) ?
Je craignais justement au départ que le texte soit reçu par les éditeurs comme une pièce. Ce qui en fait un roman choral, plutôt qu’une pièce, à mes yeux, c’est peut-être la nature des voix qui s’expriment. Les monologues ne dialoguent jamais les uns avec les autres, malgré des effets d’écho de l’un à l’autre. Ils sont toujours à la limite de la parole énoncée et de la parole pour soi – du monologue intérieur. Mais il est vrai que la forme théâtrale est très labile et qu’elle peut s’étendre sans doute à ce type de parole aussi. Je ne pensais simplement pas, en écrivant, à son expression publique : c’était pour moi une parole faite pour rester silencieuse. Quant à la matrice tragique, c’est vrai : elle est là, et il va de soi qu’elle est liée au théâtre.

Le temps rétrospectif que vous imaginez pour convoquer le chœur de tous ces personnages broyés par le destin de Diana devrait théoriquement neutraliser leur capacité d’action puisque le présent est ici celui de la reconstitution et du témoignage. Toutefois, on est frappé dans La maladroite par la reconfiguration permanente des possibles, comme si la parole pouvait permettre d’échapper au pire, de recomposer le réel et de reconstruire le passé. Pensez-vous que le langage soit une force de réparation ?
Tout se passe après coup, mais les personnages revivent en le disant le drame qu’ils ont vécu : c’est peut-être ce qui fait que, malgré l’issue inéluctable, tout est encore possible au moment où ils parlent. Non je ne pense pas qu’il y ait réparation. Je pense que la parole peut parfois tenter de dire la suspension de l’être dans la terreur et dans la culpabilité : peut-être y a-t-il là, dans le simple fait de nommer la violence, un soulagement. Peut-être que l’obsession peut alors s’apaiser, même si c’est local, partiel ?

Votre œuvre ne s’attache-t-elle pas plus que tout à répondre à cette question : qu’est-ce qu’un enfant ?
Peut-être que je reformulerais la question en l’adressant aux adultes et en la centrant sur l’action : que faisons-nous de nos enfants ? C’est un problème, une interpellation, plus qu’une question : il n’y a donc pas de solution univoque.


► La maladroite
Ariane Ascaride
, Marie Bunel, Inès Grunenwald et Guillaume Poix lisent La maladroite d‘Alexandre Seurat (Le Rouergue).

Le samedi 25 juin 2016, à 20h00
L’Escale – Place de la Mairie, à Tournefeuille

Entrée payante : Pour réserver en ligne, cliquez ici

Pour plus d’information, cliquez ici

En partenariat avec la Fondation La Poste

Bord de scène présenté par les étudiants du Master Création Littéraire (Université Toulouse Jean Jaurès)

Chinelo Okparanta | « Nigériane »

Chinelo Okparanta est une des figures montantes de la littérature afro-américaine. Originaire du Nigéria, vivant aujourd’hui aux États-Unis, elle nous livre son regard sur ces deux pays.

De quel continent êtes-vous, Amérique ou Afrique ?
Peut-on prétendre à un continent entier ? Je peux seulement dire que mon premier pays – mon pays natal – est le Nigéria ; le deuxième, les États-Unis. Les deux existent en moi sous une forme mélangée, quelque fois évidemment séparable, quelquefois impossible à séparer.

Chinelo Okparanta © Rolex Bart Michiels

« Exil » et « mal du pays » sont-ils des mots de votre vocabulaire ?
Par le passé, « mal du pays » était un mot de mon vocabulaire. Et, comme une enfant, sans les ressources d’un retour, oui, il me semblait que j’étais comme exilée. Mais aujourd’hui, je ne me sens ni exilée ni en proie au mal du pays. Je retourne souvent au Nigéria, prudemment, bien sûr, étant donné les thèmes politiques pro-LGBTQ de mon écriture.

 

Quel est votre souvenir d’enfance du Nigéria ?
Je garde un bon souvenir des jours passés avec ma famille maternelle – cousins et cousines, tantes, oncles, frères et sœurs – tout en mangeant de la bonne nourriture nigériane.

En trois mots, comment définiriez-vous le statut d’une jeune femme d’origine nigériane dans les États-Unis aujourd’hui ?
Difficile, facile, contradictoire.

Quels changements percevez-vous dans le pays au terme de la présidence Obama ?
Une augmentation de la confiance dans les noirs et les minorités. Les Obamas sont une belle famille.

Selon vous, qui a le mieux écrit sur l’Afrique ?
Il y en a beaucoup : Amos Tutuola, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Flora Nwapa, Ben Okri, Buchi Emecheta, Mariama Bâ, Camara Laye, Nuruddin Farah, Zakes Mda, Nadine Gordimer, Uwem Akpan, Chimamanda Adichie, etc.

Sur le Nigéria ?
Voir les nigérians ci-dessus. Et moi, bien sûr…!

Et qui a le mieux écrit sur les États-Unis ?
En termes de littérature contemporaine, je dirais Toni Morrison, surtout dans ses romans The Bluest Eye (L’œil le plus bleu) et Beloved. Ces histoires sont la réalité, même aujourd’hui.


► Retrouvez tous les rendez-vous de Chinelo Okparanta au Marathon des mots en cliquant ici.

Les questions de M. Proust Alain Monnier

Barthélémy Parpot à la question ! L’écrivain toulousain Alain Monnier (Le petit monde de Barthélémy Parpot, J’ai Lu) s’est amusé à soumettre le questionnaire de Proust à son alter ego…

Ma vertu préférée.
La gentillesse envers et contre tout.

La qualité que je préfère chez un homme.
La politesse surtout avec les femmes et les handicapés.

La qualité que je préfère chez une femme.
C’est d’être une femme.

Ce que je préfère le plus chez mes amis.
Je ne sais pas répondre car je n’ai pas d’amis ce qui est d’ailleurs bien triste quand j’y pense. 

Mon principal défaut.
Ne pas être comme tout le monde.

Mon occupation préférée.
Écrire des lettres sur du papier et recevoir des réponses dans ma boîte aux lettres.

Mon rêve de bonheur.
Épouser Claudine Courvoisier.

Quel serait mon plus grand malheur ?
C’est que tout reste pareil à aujourd’hui.

Ce que je voudrais être.
Un travailleur sérieux à durée indéterminée avec un bon salaire de cadre et des collègues qui m’estiment beaucoup.

Le pays où je voudrais vivre.
En France mais plutôt dans un T2 avec l’eau et l’électricité, ou même dans un T3 si c’est pas trop demander.

La couleur que je préfère.
La couleur du ciel.

La fleur que j’aime.
La giroflée de Bombay.

L’oiseau que je préfère.
Le coucou de la pendule qu’il y avait chez ma grand-mère.

Alain Monnier © David Ignaszewski

Alain Monnier © David Ignaszewski

Mes auteurs favoris en prose.
Alain Monnier et aussi Monsieur Proust qui a écrit un bien joli questionnaire.

Mes poètes préférés.
Racine qui est très fort en passion impossible comme moi.

Mes héros dans la fiction.
Le Bon Dieu.


Mes héroïnes préférées dans la fiction.
Gilberte, Albertine, Anna, Emma et Claudine Courvoisier.

Mes compositeurs préférés.
Ravel à cause du Boléro de Ravel.

Mes peintres favoris.
Monsieur Matisse pour les jolis portraits de femme qu’il dessine avec quatre traits.

Mes héros dans la vie réelle.
Annette l’assistante sociale qui aide tout le monde à faire les papiers du RSA au café des sports.

Mes héroïnes dans l’histoire.
Jeanne d’Arc et Marylin Monroe.

Ce que je déteste par-dessus tout.
Les gens qui ont tout et qui se plaignent tout le temps. 

Personnages historiques que je méprise le plus.
Monsieur Robespierre et Monsieur Guillotin.

Le fait militaire que j’admire le plus.
Le défilé du 14 juillet.

La réforme que j’estime le plus.
Le mariage pour tous y compris pour moi.

Le don de la nature que je voudrais avoir.
Des yeux langoureux qui troublent le cœur des jolies femmes.

 Comment j’aimerais mourir.
Avec une longue maladie et beaucoup d’infirmières autour qui essaieraient de me sauver.

État d’esprit actuel.
Faire de bonnes réponses aux questions de Monsieur Proust.

Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
Les miennes.

Ma devise.
Insister encore un peu.


► Le petit monde de Barthélémy Parpot
Jacques Bonnaffé
lit les aventures et mésaventures de Barthélémy Parpot, le personnage fétiche de l’écrivain Alain Monnier.

Le jeudi 23 juin 2016, à 20h00
Chapelle des Carmélites – 1, rue du Périgord, à Toulouse

Pour plus d’information, cliquez ici

 

Hommage à Gamal Ghitany

C’était en juin 2010 dans la salle des Illustres, parmi la foule qui se pressait là pour l’ouverture du festival. Il s’était arrêté devant le tableau de Jean-André Rixens – « L’Entrée du général Dupuy au Caire » – et l’avait contemplé longuement promenant ses yeux sur tous ses détails. « Regarde, c’est la rue Al-Muizz li-Dîn Allah au Caire ! ». Cette rue est l’une des plus connues du Caire historique. Située dans le quartier de Khan Al-Khalili, lui-même immortalisé par la trilogie de Naguib Mahfouz, son père spirituel.

Gamal Ghitany © Sophie Bassouls

Gamal Ghitany © Sophie Bassouls

Il était curieux de tout et doué d’une immense culture. Dans son bureau au Caire, au journal « Akhbar el Adab » (les Nouvelles littéraires) il m’avait montré la une de « son journal » qui avait fait scandale, car elle reprenait un dessin de Plantu caricaturant le voile. Cette une lui avait valu alors des menaces de mort et à partir de ce moment la présence de deux gardes de sécurité qui devaient le chaperonner partout.

Son érudition était légendaire. Mais sa vraie passion allait vers l’Égypte ancienne et nos ancêtres les Pharaons. Originaire du Sud du pays, il était le plus brillant ambassadeur de cette culture et de ce trésor universel.

Ces gardes étaient toujours là en bas de sa maison en février 2011, quand nous sommes allés l’interviewer avec Marc Voinchet et l’équipe de France Culture pour recueillir ses impressions sur la révolution égyptienne qui venait d’éclater. Lors de l’interview, que je traduisais, il a parlé de l’image du Pharaon, donneur de vie et protecteur divin, qui existe dans la culture égyptienne ancienne et qui a perduré aux temps modernes. Des mots très justes et très sages, même s’ils semblaient, en ce moment même où ils les proféraient, d’un autre siècle. Tellement la révolution avait pris la grande majorité des égyptiens, et le reste du monde d’ailleurs, par surprise.

À Tunis en mars 2012, je venais de perdre mon père, il m’a pris dans ses bras et m’a dit « Tous ses problèmes de santé dont tu m’as parlé, j’ai les mêmes… ». Le lendemain il m’offrait un pendentif en forme de « Ankh », ou croix de la vie, ou croix du Nil, symbole de souffle divin et de résurrection. Depuis, son Ankh, je le porte tous les jours autour du cou.

Paix à ton âme ya Gamal.

Texte écrit par Dalia Hassan


► En souvenir de Gamal Ghitany
Aurélien Recoing lit Par-delà les fenêtres de Gamal Ghitany (Le Seuil, traduit par Emmanuel Varlet)

Le jeudi 23 juin 2016, à 18h00
Chapelle des Carmélites – 1, rue du Périgord, à Toulouse

Pour plus d’information, cliquez ici

En partenariat avec la Fondation Jean-Luc Lagardère

Sami Frey : « Lire ouvre à la connaissance de soi »

[Lu dans… La Dépêche du midi (jeudi 3 décembre 2015)]

Dans le cadre du Marathon d’Automne, le comédien proposait, les 5 & 6 décembre, quatre lectures de l’intégrale de Dora Bruder, l’un des chefs-d’œuvre de Patrick Modiano.

Sami Frey

Sami Frey © Hélène Bamberger / Cosmos

« Une voix, c’est un résultat », dit -il, en poursuivant : « Le résultat d’une personne, de ce qu’elle est, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle a vécu. Une voix, ça ne se travaille pas, ça se trouve. Il m’a fallu un certain pour trouver la mienne. Au départ, au théâtre, j’avais tendance à copier. à parler comme je pensais qu’il fallait le faire. » Qui l’eût cru ? Parce que Sami Frey, c’est d’abord une voix. Grave, fascinante, mélancolique, pleine de charme, de douce profondeur, une voix dont on se dit qu’elle est un don du ciel. Et cette voix sera, ce week-end, au service de la littérature, de l’Histoire puisque le comédien sera samedi et dimanche au Marathon d’automne où il lir l’intégrale, en quatre lectures, de Dora Bruder de Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature.

Vous pratiquez souvent cet exercice de lecture publique ?
Oui assez régulièrement. D’ailleurs je suis déjà venu plusieurs fois au Marathon des mots.
La première lecture que j’ai faite, c’était avec Delphine Seyrig, dans les années 80. Un texte de Duras. Cette année, au mois de mars, à Paris, j’ai repris la lecture des Entretiens avec Jean-Paul Sartre de Simone De Beauvoir. On y entend leurs deux voix. C’est de l’intelligence en mots. Avec toutes les questions qui jalonnent la vie d’un être humain. De l’intime au public. De l’amour, de la sexualité, au politique.

Pourquoi avoir choisi de lire Dora Bruder de Modiano ?
J’ai choisi Dora Bruder parce que ce livre me touche profondément. Il donne une image de la France des années 40, avec des points troubles qui résonnent encore plus aujourd’hui. Il nous donne à lire des morceaux de réalités. Par ailleurs, sa structure se prête bien à la lecture publique, permettant à l’auditeur de participer à son tressage particulier. Dora Bruder entremêle, en effet, en va-et-vient troublants, les recherches que Modiano a faites à partir de la petite annonce qui est le point de départ du roman, avec le récit de la vie cette jeune fille, en résonance avec sa propre histoire.

Vous allez lire ce roman en intégralité ?
Oui, et c’est aussi pour cela aussi que je l’ai choisi. Je vais faire quatre lectures d’une cinquantaine de minutes. Mais chaque lecture peut être suivie séparément.

Vous vous attachez à quoi lors d’une lecture publique ?
Je m’attache au sens. J’essaie de ne pas surjouer. L’essentiel étant de f aire une lecture honnête, de faire vraiment passer l’œuvre de l’auteur dont je suis avant tout l’interprète. De faire ressentir à l’auditeur ce que l’auteur veut transmettre.

Quel type de lecteur êtes-vous ?
Je lis tout, ce qui paraît, ce qui est paru. Des romans, de la philosophie. Je lis Proust Dostoïevski, Céline. Je peux aussi relire. En ce moment, c’est La montagne magique de Thomas Mann. Je l’ai déjà relu et j’ai toujours le sentiment que je ne l’ai pas lu : je découvre chaque fois autre chose.

Pourquoi aimez vous lire ?
Parce que c’est beau. Parce que c’est grand. Ne pas lire serait un appauvrissement énorme. Lire, ouvre à la connaissance de soi, à travers celle des autres. Lire permet d’approfondir ce qu’on est. Un livre élargit la vision. Lire, c’est essayer de comprendre.

 

Éric Ruf – Un exercice de fil-de-fériste

Il a pris ses fonctions à la tête de la Comédie-Française il y a juste un an. Comédien, metteur en scène, Éric Ruf y est entré en 1993 pour devenir, cinq ans plus tard, le 498e sociétaire. Il est, depuis juillet 2014, l’administrateur général d’une institution fondée en 1680 qui compte près de 400 salariés. Retour sur un tournant décisif dans la vie d’un grand comédien.

Eric Ruf (c) Gilles Vidal

Éric Ruf © Gilles Vidal

Éric Ruf, en quoi consiste votre travail d’administrateur général ?
Historiquement, c’est un rouage essentiel qui organise les rapports entre l’État nourricier et la société des Comédiens-Français. Ce rôle est double et l’administrateur général (en fait le directeur artistique) doit être doué d’un strabisme divergent : un œil pérégrinant à l’extérieur de la maison pour sentir le goût de l’époque, découvrir et chercher metteurs en scène et nouveaux pensionnaires, épouser ou refuser les modes ; et l’autre œil tourné vers l’intérieur et l’organisation de tous les corps de métier de ce théâtre, notamment la troupe et son désir naturel d’équité et de justice, qualités pourtant totalement absentes dans l’art du théâtre.

Avant sa mort, Patrice Chéreau vous a donné comme conseil de ne pas rester dans votre bureau. Comment exercez-vous cette fonction ?
Je reste malheureusement trop souvent dans mon bureau, l’administration est galopante dans nos couloirs et demande qu’on y sacrifie beaucoup de temps. Je continue mon métier de scénographe et de metteur en scène pour garder un lien essentiel, nourricier avec le plateau et sa finalité. J’ai la chance de diriger un théâtre muni d’une troupe, et quelle troupe ! Son savoir empirique de la maison de Molière, du répertoire et des arts du dire, sa joie, sa forte expression sont autant de rappels à quitter le bureau.

Quels sont les défis de la Comédie-Française à l’horizon de votre mandat ?
Si je quitte cette maison en ayant préservé ce miracle de l’alternance, du répertoire et de la troupe, ce sera déjà bien. Si je réussis à doter la Comédie-Française d’une grande salle modulable qui lui fait défaut depuis longtemps et qui lui permettra de s’ouvrir à d’autres metteurs en scène, d’autres esthétiques et d’autres méthodologies, alors ce sera encore mieux.

La lecture a-t-elle façonné votre imaginaire d’enfant ?
Pas du tout, j’ai passé un baccalauréat littéraire en n’ayant lu pratiquement aucun livre. Je dessinais et ma passion était alors la bande dessinée. C’est en commençant les cours de théâtre que la lecture est venue et qu’elle est devenue une autre passion : Querelle de Brest, Cent ans de solitude, etc. le début d’une série dont le bonheur est l’inachèvement.

La Comédie-Française abrite des lecteurs fous comme Didier Sandre, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz qui sont des fidèles du Marathon. Quel lecteur faites-vous ?
Je ne sais pas, mais c’est un exercice de fil-de-feriste que j’adore. Les Comédiens-
Français développent de belles qualités de lecteur à force d’alterner toutes les saisons Molière, Claudel, Corneille, Marivaux, Racine… Ce solfège incessant est fondateur pour un comédien : c’est la gamme. Les spectateurs viennent voir le miracle de l’incarnation et aiment voir le comédien au travail, rien de tel que la lecture pour éprouver ce double plaisir. J’incite les acteurs de la troupe à le faire. Cette saison, une fois par mois, les spectateurs ont rendez-vous avec le livre de chevet d’un comédien sous la coupole de la salle Richelieu pour une lecture simple. Cela s’appelle « le Grenier des acteurs ».

Au Marathon des mots, vous fêterez la fin de votre première année de mandat. Encore 4 années sans jouer. Au regard de votre parcours, la scène ne vous manque-t-elle pas ?
Je ne ressens pas ce manque pour l’instant, je n’en ai pas le temps et ne fais pas de hiérarchie entre mes différentes casquettes, il s’agit toujours de théâtre mais observé de points de vue différents. Je n’ai pas l’intention de faire carrière dans l’administration des théâtres, ce ne sont pas mes études, je rejouerai sans doute et mon petit doigt me dit que ce sera avec un gain de légèreté quand, après plusieurs années d’administration de la Comédie-Française, je n’aurai plus qu’à me demander : où est-ce qu’on mange ce soir, les copains ? Je rejouerai, c’est sûr.

Propos recueillis par Karine Papillaud.

Lydie Salvayre – L’Espagne, Toulouse et moi

La lecture de Pas pleurer par Ariane Ascaride ce jeudi 25 juin au Théâtre du Capitole était l’un des premiers moments forts de ce Marathon des mots 2015.
Fille de républicains espagnols exilés, l’écrivain Lydie Salvayre a passé son enfance près de Toulouse. Auteur de plusieurs romans, sa dernière publication – Prix Goncourt 2014 – a fait l’ouverture du festival cette année.

Lydie Salvayre © Hermance Triay

Lydie Salvayre © Hermance Triay

Pas pleurer, c’est le prix Goncourt 2014, un roman qui vous est cher à plus d’un titre. Comment l’univers des réfugiés espagnols a infusé dans votre œuvre et comment la question de la mère s’est-elle finalement imposée à vous ?
J’ai passé ma petite enfance sur une île espagnole implantée en France. Je veux dire par là que, au début de leur arrivée en France, les réfugiés politiques espagnols ont fait communauté, ont fait île, en attendant de rentrer dans leur pays d’où Franco allait, sans aucun doute, être chassé. J’ai donc grandi avec un pied sur une île espagnole et l’autre pied en France.

Puis lentement, le rêve du retour que faisaient nos parents s’est fracassé sur la réalité, en même temps que leur communauté, lentement, se délitait. Et leurs enfants, qui allaient à l’école, ont commencé à les initier au français.

Vous me demandez comment la question de la mère s’est imposée ? Plusieurs causes, je crois, à cela : la première, c’est que ma mère est morte il y a huit ans et que Pas pleurer a sans doute été une tentative pour la faire revivre, et « mettre en sûreté » son souvenir. La deuxième c’est que ma mère a été, sans le savoir, mon premier grand écrivain, puisqu’elle a inventé une langue que j’appelle le fragnol, et puisque cette langue m’a plongée dès l’enfance dans une attention passionnée aux mots et à leur sens.

Toulouse est une ville importante pour vous. Que représente-t-elle ? Quels souvenirs liés à l’écriture y retrouvez-vous ?
J’habitais un village situé à une trentaine de kilomètres de Toulouse. Je suis allée à Toulouse, à la ville, pour la première fois de ma vie, à 10 ans, pour passer l’examen d’entrée en 6e. Et j’ai été si bouleversée, si stupéfaite de découvrir la foule, le trafic, les magasins, les restaurants… que j’ai été incapable de faire correctement les exercices qu’on me demandait. J’étais littéralement sonnée. Résultat : j’ai été la seule à être collée, alors que je travaillais plutôt bien à l’école et j’ai beaucoup pleuré. Voilà mon premier souvenir. J’ai redécouvert Toulouse à 17 ans, lorsque je me suis inscrite en Fac de Lettres. Ces années-là comptent parmi les plus belles de ma vie : la découverte de la liberté, les discussions interminables au café, et bien sûr les expériences amoureuses…

De façon plus générale, quelle influence la géographie opère-t-elle sur l’écrivain que vous êtes ?  
Deleuze disait que les écrivains européens étaient des écrivains de l’histoire, alors que les écrivains américains étaient des écrivains de la géographie. Je me vis comme, à la fois, un écrivain de l’histoire et un écrivain de la géographie.

Propos recueillis par Karine Papillaud